Un concours de popularité

Alors que les « baby-boomers » se dirigent tranquillement vers la retraite, la relève se fait rare dans plusieurs domaines d’emplois. Tout indique que cette rareté de la main-d’œuvre va s’accentuer dans les prochaines années. Partout au Québec, presque tous les employeurs usent de stratagèmes pour attirer et retenir leur personnel : une semaine à Cuba, de généreuses augmentations de salaire, des activités sportives gratuites… Tous les moyens semblent bons dans le secteur privé. Pour venir en aide aux entreprises, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, M. Jean Boulet, a même lancé une grande offensive pour les aider à recruter.

Pourquoi le terme « presque tous les employeurs » est-il utilisé? Parce que pendant ce temps, le gouvernement du Québec, le plus gros employeur du Québec, ne fait strictement rien pour améliorer ses conditions de travail. Pourtant, les corps d’emploi dont il a besoin pour maintenir les services publics affichent plusieurs postes vacants à la grandeur de la province.

La liste est trop longue pour être reproduite exhaustivement ici, mais pensons, par exemple, aux ouvriers conducteurs de camions lourds et d’engins de chantier, aux personnes agentes de secrétariat, aux personnes techniciennes en informatique ou en travaux publics. La fonction publique n’est pas immunisée contre la compétition qui sévit dans le secteur privé quant au recrutement de personnel. Pour tous ces postes et bien d’autres encore, l’incapacité de l’État à attirer et retenir une main-d’œuvre nécessaire fait des ravages dans les ministères et les organismes. Même s’il ne l’admet pas facilement en public, il a de plus en plus de difficultés à maintenir la qualité de son offre de services. À moyen terme, si rien n’est fait, il devra se résoudre à abandonner certains services, à laisser les délais s’allonger ou à confier toujours plus de tâches à grand prix en sous-traitance.

Depuis les années 1980, le gouvernement du Québec a réussi bon an mal an à recruter le personnel nécessaire à son fonctionnement, et ce, malgré l’important retard salarial qui s’accentue avec les autres employeurs. Alors que le taux de chômage était plus élevé, plusieurs personnes pouvaient être intéressées par la réputation de stabilité qui accompagne les emplois du secteur public. Mais que vaut aujourd’hui cette stabilité quand le taux de chômage est au plus bas?

La stratégie du gouvernement jusqu’ici est de tenter d’augmenter uniquement les salaires de certains corps d’emploi. Pour amorcer les négociations, il privilégie les personnes préposées aux bénéficiaires et les personnes enseignantes en début de carrière, deux professions avec des postes vacants et qui sont appréciées par le public. Plutôt que favoriser le bon fonctionnement de l’État dans son ensemble, la stratégie semble ainsi destinée à servir les intérêts partisans à court terme de la Coalition avenir Québec (CAQ). Un ouvrier chargé de déneiger nos routes est peut-être moins visible qu’un professeur, et donc moins populaire, mais il n’en est pas moins essentiel à notre qualité de vie.

Il faut à tout prix éviter que ces négociations ne deviennent un concours de popularité. Si le gouvernement veut réellement protéger les services publics et ajuster son offre d’emploi dans le contexte de la rareté de la main-d’œuvre, il devra le faire sur des bases objectives et équitables, tout en s’entendant avec les syndicats plutôt que de vouloir le faire sur la place publique.